
Pour la première fois depuis longtemps, il voulut rentrer chez lui. Les combats, l’amitié et l’aventure, triptyque de sa vie nouvelle commençait à le lasser et il se prenait à rêver de la calme solitude des marais, des journées de pêche et de l’observation des oiseaux avec Lorraine dans la maison qu’ils s’étaient construite. Une vie simple, finalement, une vie heureuse, que leur refusait ce monde absurde. Il avait laissé De Vank dans le pays de Bah où il s’amusait à jouer à l’ambassadeur. Marthe était restée, elle aussi, dans cette steppe infinie, cherchant peut-être une raison de continuer à vivre.
Joshua, seul, ressassait le passé au milieu des herbes hautes qui tapissent la terre d’Espérance. Le passé amer s’invitait, amplifiant ses regrets. Il s’imaginait une vie parallèle, une vie où il aurait réussi l’épreuve du rocher, une vie où il aurait vu Lorraine sourire. L’exil a cet inconvénient, celui de sublimer les remords, de donner vie aux images tristes. La pluie tomba, fouettant la peau du rôdeur. La terre se gorgeait peu à peu d’eau, rendant périlleux sa cavalcade. Il pria pour une éclaircie, un coup de vent salvateur rejetant à l’ouest les nuages. Il n’y eut qu’une épaisse brume, se mariant avec une brise tourbillonnante. Cela vaut bien la peine de parler aux dieux, se dit-il. Ils prennent toujours un malin plaisir à exaucer la contradiction de nos désirs.
Son cheval épuisé finit par s’écrouler et il dut continuer à pied, aveuglé par un brouillard dense. Il n’allait nulle part, en pleine conscience, ne cherchant même pas un chemin. Il parlait aux ombres qu’il percevait à travers la brume, trébuchant parfois sur des formes étonnantes qui jonchaient le sol. La lune brisa le carcan nuageux et offrit gracieusement un sentier éclairé à son vague à l’âme. Il s’en empara, amusé de sa chance nouvelle. Voilà mon destin, je vis dans un roman, s’exclama-t-il en apercevant un manoir cerclé d’un haut mur.
Il toqua à la porte, cela n’avait aucun sens, mais il le fit quand même. À sa grande surprise, un homme lui ouvrit :
-Enfin, on vous attendait ; vous êtes seul ? Personne ne vous accompagne ?
-Si, mais ils sont restés à leur affaire, répondit-il innocemment.
-Bon…entrez, il ne faut pas rester dehors, reprit l’homme.
-Oui, l’orage menace, conclut le rôdeur.
-Oui…en effet, on peut dire cela comme ça ; l’orage menace…entrez, monsieur.(…)