
Cela faisait un moment…cela faisait un moment qu’il ne lui avait pas dit, qu’il n’avait pas trouvé le besoin de lui dire. Un contre coup de la guerre probablement, une de ces conséquences dont on fait des livres, une fois le conflit fini. Il fumait des cigarettes dans sa tente de commandement, jouant machinalement avec des soldats de plomb. Il y avait cette grande carte sur la table en bois de chêne qui détaillait l’évolution du conflit. La guerre s’était déplacée vers l’Isolat de Sol et sa géographie torturée ; il y aurait des combats et de nombreux morts. Louis soupira, cela n’en finirait jamais.
Il venait d’être promu au grade de commandant, ce qui en faisait le second après le colonel. Il aurait dû en tirer une grande fierté, fêter cette promotion avec sa compagne, ses amis, mais il n’en avait rien fait ; il s’était isolé comme si les responsabilités nouvelles avaient happé son enthousiasme, sa joie de vivre. Le jeune homme se laissait prendre peu à peu par le spleen, ce terrible sentiment qui ronge les âmes mélancoliques.
Le colonel était parti avec trois des quatre compagnies du régiment participer au siège du fort de saint Tobath laissant la quatrième compagnie sous son commandement. Louis avait fait construire un petit camp retranché délimité par une palissade simple à la lisière d’une épaisse forêt. Il avait déterminé les tours de garde, organisé l’approvisionnement du régiment ; bref, il avait fait ce que l’on attendait de lui, et pourtant, il n’avait de cesse de soupirer, seul à l’écart de ses proches comme si une angoisse indéfinissable l’étreignait. C’était peut-être cela aussi la guerre, se disait-il, des moments de stress intense, coupés de longues périodes d’ennuis où l’on pense et repense au sens de la vie. Louis avait pris sa revanche, il était commandant maintenant. Cependant, il n’était pas heureux ; il se sentait seul, seul avec son bel uniforme. (…)