
-Le soleil…le soleil tourne autour de nous d’est en ouest, voilà ce que l’on voit avec le sable par terre et la lune transparente dans le ciel ; voilà tout ce que l’on voit !
Un claquement mit fin à cette longue plainte, lacérant le dos du pauvre homme. Le gardien, monté sur son cheval, contempla le cheptel dont il avait la surveillance. Il claqua la garde de sa carabine à levier et tous baissèrent les yeux, continuant à gratter le sol à coup de pioche. Ils étaient enchaînés les uns aux autres, leur peine ruisselant sur leur front, maudissant les événements qui les avaient conduits au bagne d’Archais. On les retrouvait dans les carrières, les mines de sel, les champs de coton ou comme en ce jour, le long d’une route à briser des roches. Ils n’étaient pas condamnés à une peine proprement dite, mais une somme à reverser au percepteur pénitentiaire. Certaines étaient légères, laissant aux débiteurs l’espoir d’une sortie prochaine, quand d’autres, imposantes, condamnaient ces pauvres hères au travail d’une vie. Car la meilleure discipline ne résidait pas dans le sifflement du le fouet, mais dans l’espoir de racheter sa peine par un travail intense. Alors, au ricanement du gardien, ils baissèrent tous la tête, redoublant d’efforts pour abréger leur détention. Ils le firent tous, sauf un, un jeune homme d’une vingtaine d’années aux cheveux noirs et au regard profond qui s’exclama :
-Les étoiles aussi tournent autour de nous comme la haine et la colère de ce monde !
Trois gardes, chacun à cheval, se dirigèrent vers lui, trique à la main. L’un d’eux, celui qui avait fouetté le prisonnier, lança :
-Joshua Corvo, fier batelier, condamné à cinq milles thars d’argent pour vol ; vous avez des envies de poésie comme votre camarade. À ce rythme-là, vous en avez pour vingt ans avant de pouvoir payer votre dime et espérer de nous quitter.
-Vous n’aurez rien, rien du tout, claqua-t-il.
-Et bien, tu crèveras ici, rôdeur. Car il n’y a pas d’autre échappatoire que de payer sa dette…