1.3 Un amour peut en cacher un autre

Un grain de sable, une petite chose anodine que l’on ne perçoit pas sur le moment peut avoir des conséquences insoupçonnées qui changent irrémédiablement notre vie. Joshua, errant depuis un long moment sur les canaux entrelacés des Confins, pensait lui aussi à cet évènement fortuit qui avait provoqué son exil de GrandBois et sa quête infinie pour son rachat. Ce qu’il demandait à l’assemblée des Neuf Familles était considérable, impensable même ; il exigeait la révision d’une sentence dont il était à l’origine. Il ne s’agissait pas de demander une loi d’exception, non, il s’agissait de proclamer l’oubli d’une faute impardonnable, d’une faute d’amour. Et pourtant, se dit-il, barrant à l’aveugle sa barque dans la brume des Confins ; et pourtant, il s’en était fallu de peu. Si je n’avais pas hésité, si elle m’avait fait confiance, alors tout aurait été différent ! Voilà, c’était bien dit, voilà ce qu’il voulait dire à Celui qui coupe les fils du destin.  Un misérable moment, quelques secondes d’inattention, et une vie bien pensée laissait la place à une beaucoup plus compliquée. La douceur du foyer s’envolait pour la solitude des grands espaces sauvages. Ainsi va la vie des hommes, ainsi va la vie de ceux qui ne renoncent pas à être heureux. À une centaine de mètres de lui, une embarcation minable, plus pourrie que la sienne, se trouvait échouée sur un lit de roches. Joshua se dirigea vers elle autant par compassion que par envie de briser la solitude ; cela faisait bien une semaine qu’il n’avait rencontré personne.

-Ohé, du bateau, que vous est-il arrivé ; vous avez besoin d’aide ? 

L’un des protagonistes sursauta, comme s’il ne s’attendait pas à ce que quelqu’un l’interpelle. L’autre, une jeune femme, plus aimable ou plus lucide de l’état dramatique de leur situation, lui répondit du bras, l’engageant à s’approcher. 

-La coque de votre barque est fendue à cause des rochers ; vous prenez l’eau de toute part ! Inutile d’écoper, il va falloir l’abandonner, s’exclama Joshua à leur encontre. 

-Vous êtes bien généreux, monsieur, de nous prodiguer de tels conseils ! Mais nous ne souhaitons pas abandonner notre navire. Nos marchandises, monsieur, c’est tout ce que nous possédons, répondit la jeune femme.

Joshua prit un air entendu et, tout en amarrant sa barque à celle du couple de marchands, garda un œil sur le canon du pistolet que dissimulait le marchand entre deux ballots de marchandises. Le rôdeur, tout en finesse, réussit à faire glisser le bateau en dehors de son piège de roches. La coque semblait avoir supporté la manœuvre et Joshua parvint à faire échouer la barque sur la rive. 

-Il faut la tirer vers la berge maintenant pour évaluer les dégâts, dit Joshua. 

Le rôdeur enroula la corde qui reliait son embarcation à celle des marchands et, par un système ingénieux de poulies, parvint à hisser totalement la barque hors de l’eau. Le navire gisait, échoué sur la rive, on pouvait deviner un trou de cinquante centimètres sur la coque à fond plat.

-La coque de votre navire est peut-être sauvée, tout n’est peut-être pas perdu finalement, lança fièrement Joshua.

-Merci étranger, vous avez sauvé notre cargaison. Que diriez-vous de partager notre repas. Nous avons du lard et des patates, cela fera un excellent barbecue. 

Le rôdeur acquiesça du regard et le marchand se mit à préparer le repas, récupérant dans la barge le matériel nécessaire. Joshua jeta un œil aux marchandises ; la plupart des ballots étaient rongés par l’humidité trahissant ainsi un état avancé de pourrissement. Ce que ce couple transportait était visiblement invendable et terriblement gâté. Le rôdeur s’approcha de l’un d’eux, examinant plus attentivement le chargement : les ballots comme les caisses présentaient le symbole du Dos Carré, des sectaires qui terrorisaient les Confins. 

-À table étranger, lui lança le marchand, l’interrompant dans son inspection.

Joshua s’assied et prit l’assiette que lui tendait le marchand. Il mangea rapidement et s’exclama :

-Une partie de vos marchandises est foutue ; l’humidité a rongé les caisses et les ballots de tabac pourrissent. C’est bien dommage, on dit que le meilleur tabac pousse au versant ouest des collines du Lys ; vous vous fournissez là-bas ?

Le marchand ne dit rien, se concentrant sur son repas ; ce fut la marchande qui prit la parole après un long moment de silence.

-Nous avons plusieurs fournisseurs chez qui nous nous rendons. Nous marchandons durant de longs mois dans les différents comptoirs au nord de la province, puis une fois notre cargaison faite, nous les ramenons à la capitale pour les revendre à prix d’or. Cependant, tu as raison étranger, nos marchandises sont foutues, nous sommes ruinés et c’est bien dommage.  

-Le commerce est une activité difficile et l’on peut facilement tout perdre comme amasser une grosse fortune, répliqua le marchand. On a joué, on a perdu cette fois-ci. 

-Et vous, étranger, d’où venez-vous ; que faites-vous ici, vous ne semblez pas être dans le commerce ? continua le marchand.

-Non, en effet, je suis dans… attention ! hurla Joshua en se jetant à terre. 

Une rafale emporta le barbecue et tout ce qui se trouvait aux alentours. Joshua évita les balles de justesse, se glissant derrière la barque. Il jeta un œil vers ses infortunés compagnons, les deux marchands gisaient à terre, l’un d’eux perdait beaucoup de sang. Joshua arma son fusil et le pointa en direction des sous-bois qui bordaient la berge du fleuve. Il entendit un léger craquement doublé d’un murmure… le rôdeur n’hésita pas ; il se redressa et tira dans la direction du bruit. La salve perça les feuillages. Une silhouette s’effondra, le tireur était mort. Joshua s’avança vers le corps de son adversaire ; il reconnut un tueur à gages, un professionnel. 

-Je ne sais pas qui tu es, étranger, je ne sais pas qui tu es, mais tu n’es pas un homme ordinaire, lui lança la marchande.

Joshua se retourna, la jeune femme tremblait, tenant un pistolet à un coup à la main. Le rôdeur s’exclama, tout en continuant à fouiller le cadavre de l’assassin :

-Vous avez de drôles de manières pour des marchands et de drôles d’ennemis. Je m’appelle Joshua Corvo et je suis un rôdeur, c’est-à-dire un exilé de GrandBois.

-Je…je m’appelle Louise Valdeck et je…

-Tu peux lâcher ton arme, Louise, ça ne t’apportera rien de me tirer dans le dos, répliqua Joshua.

Le rôdeur trouva une lettre de marque, un contrat avec la photo des deux marchands ainsi que des instructions très précises. Il les lança en direction de Louise et simplement s’exclama :

-Ton copain est mort ; la moitié de ta cargaison est pourrie, le reste est marqué par le sceau de l’église du Dos Carré. Un tueur à gages exécutait un contrat à vos noms…Tu devrais peut-être me dire la vérité puisque tu me dois la vie, répondit Joshua.

La jeune femme se leva, essuya la terre qui recouvrait son visage, rangea son pistolet derrière sa ceinture, se releva et nouant ses cheveux auburn, elle s’exclama :

-Je ne suis pas marchand, tu t’en doutes maintenant. Je…nous avons fui l’église du Dos Carré. J’étais scribe, c’est-à-dire une mécaniste. Mon travail consistait à reprogrammer les losanges que nos paladins parvenaient à capturer. On faisait cela pour retrouver la source…mais je ne suis pas certain que ce que je te raconte te parle, rôdeur. 

-Au contraire Louise, au contraire. Je recherche la gorgone, un losange qui écume cette partie des Confins.

-Pourquoi ? l’interrogea-t-elle. 

-J’ai mes raisons ! claqua-t-il

-Je peux t’aider Joshua ?

-Pourquoi le ferais-tu ? 

-Notre bateau a été endommagé par les rochers et puis je ne peux rentrer à la capitale, et je me dis qu’une fois ta chasse finie, tu quitteras les Confins et m’aidera à y retourner

-Cela serait dangereux. Je peux te déposer à un comptoir et tu…

-Je pourrais y danser, en effet, répondit-elle cinglante. 

-Je…

-Je peux t’aider, je m’y connais en losanges

Joshua l’observa attentivement, elle mentait, il en était sûr. Pourtant, il ne sut pas pourquoi, il eut envie de prolonger l’aventure avec elle, de lui faire confiance.  C’est l’ennui, se dit-il, l’ennui et le dégoût de la solitude qui me poussent à intégrer quelqu’un dans chacune de mes aventures. Je suis humain, trop humain, conclut-il. 

-Je prends ton silence pour un oui, Joshua. Les hommes, de toute façon, ne parlent pas beaucoup. Il nous appartient, nous les femmes, de décrypter leur silence, lança-t-elle en se dirigeant vers la barque échouée. 

Elle en tira un gros fusil avec quelques cartouches puis un sac de provisions et s’exclama à nouveau :

-Voilà ma contribution à la cause !

-Si tu veux te joindre à moi pour chasser la gorgone, il nous faudra plus qu’un vieux fusil et quelques cartouches, il nous faudra du matériel pour la piéger, car c’est un robot très dangereux. 

-Il y a un comptoir pas loin, une armurerie. Nous pourrions y aller, je sais où il se trouve, s’exclama Louise. 

-D’abord, il faut enterrer ton ami, répliqua-t-il.

-Ce n’est pas mon ami, lui répondit-elle simplement(…)

 

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