1.4 Le maître et la sirène

Il s’en est fallu de peu, voilà ce que Joshua se répétait, enfermé dans cette geôle dans un village des Confins dont il avait oublié le nom. Il s’en est fallu de peu pour que cela passe, pour que mes marchandises ne soient pas stoppées par le codron.  Un détail, quelques minutes de moins et ces douaniers n’auraient rien vu, mais voilà il a fallu qu’une malencontreuse bourrasque soulève la toile couvrant une caisse en bois ! Mon profit est perdu avec en prime la joie de moisir dans ce trou, conclut-il. Il parlait tout seul, ce qui arrive souvent lorsque l’on se retrouve enfermé dans un cachot humide. L’isolement forcé le conduisait à une sorte de sagesse. Il fit bilan. Il se trouva diminué, en manque. C’était l’absence de Lorraine, Lorraine dont la simple évocation mentale faisait brûler son cœur d’un désir ardent.

Quatre jours ! Le geôlier lui avait dit qu’ils le libèreraient dans quatre jours grâce à l’amnistie offerte lors de la fête nationale du bled. Les marchandises saisies avaient été vendues à un prix dérisoire, juste de quoi payer les taxes et le séjour en prison. Il sortirait sans rien.

La porte du cachot s’ouvrit, ce n’était pas l’heure du dîner. Le geôlier conduisit une jeune femme, harnachée de fers dans la geôle.

-Voilà pour toi, harpie, tu resteras là le temps de ton jugement. Et toi, rôdeur, ne t’avise pas de la toucher ; ça serait bête de finir pendu quatre jours avant ta sortie de taule. 

Joshua ne dit rien, soupirant seulement de ne pouvoir passer les quatre jours restants en conversation avec lui-même. Il examina la fille. Elle ne ressemblait pas à celles que l’on aperçoit généralement dans les Confins. Son regard vif et hautain trahissait sa caste malgré la situation désavantageuse dans laquelle elle se trouvait. Des larmes coulaient de son visage, on la sentait prête à se confier sur son malheur bien qu’elle n’en fasse rien. Ce fut Joshua qui ouvrit alors la conversation, plus par courtoisie que par intérêt :

-Vous aussi, vous fraudez le codron ? dit-il amusé.

-Je ne suis pas contrebandier, monsieur, répliqua-t-elle sèchement.

-Je ne suis pas un monsieur, je suis un rôdeur de GrandBois, Je m’appelle Joshua Corvo, répliqua-t-il.

-Très bien, Joshua, répondit-elle. Je m’appelle Magalie D’Estrée et je suis native de la ville de Sarr, située au nord des Confins, sur la côte noire.  

-Et bien, Magalie, qu’avez-vous fait pour vous retrouver les fers au bras en ma compagnie ?

-Je…Savez-vous ce qu’est l’injustice, Joshua ? La vraie, celle qui pousse à bout et qui conduit aux pires actions ? lança-t-elle.  

-J’en ai l’expérience…

-Je ne vous parle pas de coup du sort, mais d’un système construit pour vous nuire, pour détruire votre vie et celle de ceux que vous aimez ?

Le rôdeur fit la moue. Les Confins lui semblaient être un endroit maudit oscillant entre barbarie et féodalisme, une tâche civilisationnelle correspondant à la noirceur du cœur des hommes. Alors, qu’une femme s’indigne d’être victime d’injustices dans une contrée par essence injuste, cela lui semblait paradoxal, voire incompréhensible. 

-Sur l’île Bourbon, au large de ma cité, règne un despote, le Maître comme on l’appelle chez nous. Au solstice d’été, il exige que nous lui sacrifiions un enfant. Personne ne sait ce qu’il en fait, mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne le revoitjamais. Cet enfant est ma toute jeune sœur qui n’a pas six ans. Le village l’a désigné et je me suis rebellée. Me voilà au cachot.

Mhh

-Ça ne vous fait rien, vous trouvez normal que l’on livre un enfant comme paiement de l’impôt à un noble enfermé dans sa tour ? s’énerva-t-elle.

Joshua se leva, s’étirant doucement. Il fixa la jeune femme de son regard doux et s’exclama :

-Non, je ne le trouve pas ; je pense cela abject et cruel. Mais, je connais aussi bien cette contrée et je ne m’étonne guère de sa cruauté. Vous êtes une cause perdue pour moi ; il n’y a rien à tirer de ces habitants !  Vous êtes bornés, accrochés à votre mode de vie arriéré. Je suis désolé, je ne verserai pas de larmes pour votre histoire, mademoiselle D’Estrée ! claqua-t-il.

-Salaud ! Je me suis trompé alors ! Je pensais que les rôdeurs de GrandBois restaient les garants de certaines valeurs morales, mais vous ne valez pas mieux que les coupeurs de route de mon pays. Vous êtes indifférent et plein de morgue ; vous êtes un lâche. 

Joshua ne répondit pas, il n’y a rien à répondre à une femme en furie. Il n’y a qu’à attendre que la colère descende et que les pleurs viennent. C’est ce qui se passa et Joshua regretta amèrement le silence des jours précédents. 

-Cela ne sert à rien de pleurer, lança-t-il exaspéré.

-Et l’on doit pleurer pour quoi, alors, rôdeur sans cœur ! répliqua-t-elle du tac au tac.

Joshua se tut, elle continua :

-Mais, que faites-vous ici rôdeur, à part nous dénigrer ? N’y a-t-il pas d’autres endroits pour faire du commerce ?

-Je chasse aussi, répondit-il calmement.

Ouh, monsieur chasse le canard et la bécasse ! Quel homme ! Vous pêchez aussi entre deux livraisons d’alcool frelaté, lança-t-elle rigolarde.

Cela le piqua au vif et, comme un gamin présomptueux, il ne put s’empêcher de dire :

-Je chasse le losange !

Il s’attendit à quelque chose, comme impressionner la jeune femme, mais celle-ci haussa les épaules et s’exclama :

-Comme les sectaires de Dos Carré. Ils sont venus une fois dans notre village nous libérer soi-disant du maître. Ils n’ont fait que boire et ripailler. Puis, franchement saouls, ils se sont lancés à l’assaut de la tour. Le monstre métallique n’a fait qu’une bouchée d’eux et on ne les a jamais revus ! 

-Qu’est-ce que vous dites ! Il y a un losange avec le maître ? s’exclama Joshua intrigué.

-Oui, c’est cette machine nous terrorise, voilà pourquoi le maître peut obtenir tout ce qu’il veut de notre village. Personne n’ose le combattre surtout après le massacre des chevaliers du Dos Carré. 

-Ils ont raison, les losanges sont des machines extrêmement dangereuses.

-Quand savez-vous ? Vous vous dites chasseur, mais, à vous voir, vous n’avez pas dû en croiser beaucoup. 

-J’en ai croisé et je n’ai pas fait que cela ! À quoi ressemble celui-ci ? répondit, plein d’orgueil, Joshua.

-Qu’est-ce que cela peut vous faire, vous ne comptez pas m’aider, de toute façon, répliqua-t-elle sèchement. 

Joshua ne répondit pas, lui tournant le dos. Il restait quatre jours, quatre jours à tenir avant qu’on le libère, qu’il récupère son équipement. Il pensa à Lorraine, à sa Lorraine. Elle seule comptait et son exil n’avait pour but que d’accomplir un exploit qui obligerait le Conseil à modifier sa décision. Abattre ce monstre en était un, mais il y en avait d’autres. Il se résigna alors, laissant la jeune femme à son secret. Le silence envahit la pièce humide ponctuée seulement des cliquetis des chaines qui entravait les poignets de Magalie. Puis, alors que le soleil commençait sa descente vers l’ouest, la porte s’ouvrit et le geôlier saisit la jeune femme en l’insultant copieusement. Il la traîna en dehors de la geôle.  

Ce fut alors des cris, des râles sordides, des claquements et des odeurs de chair brûlée. Joshua boucha ses oreilles, se répétant comme un mantra que quatre jours le séparaient de sa libération.  Il pensa à Lorraine, à sa quête, aux jours heureux qui l’attendaient, aux visages et aux noms de ses futurs enfants, mais cela ne suffit pas. Les lamentations de la jeune femme remplirent son espace mental, il se vit lâche et se consuma de colère. Sa voix…il y avait quelque chose comme un écho qui frappait sa conscience. Ses cris renvoyaient immanquablement à ceux de Lorraine et ce fut comme si c’était elle qui se trouvait torturée par le geôlier. Alors son esprit fut inondé d’images sanglantes, d’un concentré de toutes les horreurs du monde ; Joshua la vit mourir et il devint fou, éructant impuissant dans sa cellule.  

La porte s’ouvrit à nouveau, c’était le codron accompagné d’un secrétaire qui venait lui faire signer les papiers de la vente de sa cargaison. Il restait quatre jours, mais cela n’avait plus d’importance et il se jeta sur le codron le tuant presque sur le coup. Il empoigna le gardien qui vint à sa rescousse, saisit sa matraque et l’écrasa sur sa face. Le secrétaire tenta quelque chose, mais Joshua lui brisa le cou. Il se précipita alors vers la pièce d’où provenaient les cris. Il ouvrit la porte à grands coups de pied et découvrit la jeune femme ligotée, les vêtements déchirés. Il repoussa le geôlier qui manqua de s’assommer tout seul. Le rôdeur coupa les liens de la jeune femme et l’emmena vers la sortie. Seulement, elle le repoussa, prit un large couteau sur la table et se jeta sur le geôlier. La lame se logea dans le poumon de l’homme qui parvint quand même à articuler quelques mots

-Vous n’…

Magalie lui écrasa le plat d’un tabouret sur la tête, le tuant net. Elle se tourna vers Joshua, abasourdi par la scène et s’exclama :

-Vous venez rôdeur ou vous préférez attendre la potence cette fois !

Le rôdeur la suivit, ébahi par tant de force. Il récupéra son équipement, monta à bord d’un camion que la jeune femme trouva dans le garage de la prison. Celle-ci enclencha le contact, puis démarra en trombe prenant la seule route qui desservait cette petite ville des Confins. Une route caillouteuse qui menait au nord, vers la cité de Sarr.  (…)

 

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