-Ce n’est pas parce que l’on est batelier, exilé de GrandBois, que l’on doit vivre dans la boue.
Voilà le cri du cœur que poussa Joshua avant d’entrer dans le hammam. Il se trouvait en villégiature dans la cité de Eltaninsitué dans l’île de Thorin au nord du continent principal. Il s’était accordé un temps de repos, comme des vacances, pour souffler après les épreuves terribles qu’il avait traversées. Alors, bien sûr, Il se sentait coupable car cette pause n’était que l’expression facile de son désespoir. Son exil commençait à lui peser et ses tentatives infructueuses fatiguaient sa volonté. Il se sentait seul, terriblement et les souvenirs de Lorraine se dissipaient lentement ; il oubliait peu à peu sa voix, son image dans son esprit souffrait d’imperfections. Joshua soupirait, il soupirait beaucoup, frappé de flèches mélancoliques de temps en à autres. La chaleur humide du hammam décrispa ses muscles, il se relâcha un peu. Des gouttes perlaient sur les carreaux mosaïques, dessinant des formes ésotériques. Joshua perdit son regard dans les limbes aquatiques, il se sentait bien…enfin mieux…il souffrait moins ; il voulait le croire.
Au bout d’un moment, il en eut marre et sortit du hammam. Un couloir de pierres blanches l’accompagna dans sa déambulation et l’amena en extérieur où l’attendait une piscine chauffée. Il neigeait sur Eltanin, l’air était froid. Joshua entra dans le bain, l’eau était à plus de 40 degrés. Il y trouva deux hommes qui jouaient aux échecs sur un plateau flottant. Joshua, intrigué, commença la conversation :
-La tour en C6 et votre adversaire sera mat, monsieur.
-Et bien oui, vous avez raison, jeune homme. Je n’avais pas vu ce coup, vous êtes joueur ?
-Dans ma cité, nous le sommes tous un peu, cela fait partie de notre éducation.
-Quelle cité splendide ! Nous venons de Lyre et nous sommes ici dans le cadre de nos activités commerciales. Et vous, jeune homme, d’où venez-vous ?
-De GrandBois, répondit fièrement Joshua.
–Grandbois, la capitale de l’ambre ! Vous êtes donc batelier ? Comme c’est intéressant ! Nous avons toujours voulu commercer avec votre cité mais ce n’est pas si facile.
-Oui, il faut convaincre le conseil mais il me semblait pourtant que nous commercions avec votre cité, non ?
-Certes mais ce temps est fini…Vous avez dû quitter votre patrie depuis un moment car le temps est plus à la guerre qu’au commerce, récita le joueur d’échec tristement.
-Bon, ne parlons plus de cela, lança le deuxième joueur ; nous avons de la liqueur, buvez avec nous, jeune homme !
Joshua accepta, leva le verre qu’on lui donnait et trinqua avec les joueurs. Ils parlèrent de tout et de rien, blaguant même sur leur culture respective. La vie lui sembla douce à ce moment et il en oublia même un instant ses soucis et le reste. Les semaines passèrent facilement et Joshua prit goût au grand train qu’il menait. La ville d’Eltanin était une station thermale réservée à la classe aisée et le rôdeur sombra dans le luxe, ce vice étranger à son éducation, manifestation claire de son désespoir. Il se perdit même au bras de jeunes aristocrates que ces blessures de guerre affolaient. Le rôdeur brillait dans la haute société, il brillait seul, loin de sa Lorraine que le stupre dissipait peu à peu. Seulement, le Destin ne lâche pas facilement sa proie et, une après-midi, celui-ci se manifesta de la plus belle des façons, emportant Joshua dans sa toile(…)