-T’es vraiment un con Vizimir, je n’aurais jamais dû m’associer avec toi !
-Et qui s’associerait avec toi à part moi, rôdeur. Je suis ton seul ami, ton seul vieil ami qui bafoue la sentence du Conseil des Neuf Familles par amitié.
-C’est vrai Vizimir, mon vieil ami, mais t’es un con quand même !
Joshua recommanda un pichet de bière à l’aubergiste. Cela faisait deux heures déjà qu’ils trainaient leur peine dans ce rad minable comme nombres de leur compère de galère qui zonaient eux aussi, attendant quelque chose qui ne venait pas. C’était peut-être cela la vie, attendre, attendre sans répit, attendre en boucle et ne plus savoir pourquoi, se dit le rodeur en s’allumant une cigarette. Un gong sonna. C’était le signal des enchères, l’auberge disposant d’un ring à l’étage inférieur où on organisait des combats.
-Putain Vizimir, tu te rends compte qu’on est dans la merde. On doit une fortune aux codrons et on ne peut pas les payer ! On va finir au bagne pour dette ! s’énerva Joshua.
Vizimir bourra sa pipe et se mit à crapoter, entretenant le foyer. Il avait la quarantaine passée, des cheveux et une barbe hirsute, la peau tannée par le soleil et le sel. Il était de GrandBois, lui aussi. Seulement, il n’avait pas choisi l’exil ; il était bateleur, transportant des marchandises des provinces reculées du monde vers la capitale. C’était un métier lucratif et dangereux, un métier d’homme libre que l’on confiait volontiers aux hommes du Grand Marais. Cependant, les codrons, c’est-à-dire les comptables des douanes, veillaient au grain et réclamaient toujours le paiement de la patente d’un montant de 15% de la valeur des biens mis à la vente. Seulement, eux seuls déterminaient la valeur réelle du stock des marchands et cela en faisait des personnages autant craints que haïs.
-Tu me fais de la peine, Joshua, tu ramollis. Crois-tu vraiment qu’un batelier de GrandBois paye les codrons ? Non, il les évite, il les sème, il les combat. Je ne paie pas l’impôt, jamais, répliqua Vizimir.
–Ahahah ! Vizimir, tu me fais rigoler ! Sors ça à des inconnus, mais pas à moi ! Nous avions l’argent, mais tu l’as dépensé pour une fille, une putain. Tu lui as acheté un rubis ! Nous avons deux jours pour trouver les fonds, sinon, ce sera le bagne. Les limiers de la CRC ont été mandatés par le codron.
-Et alors, nous nous cacherons, nous exercerons nos talents dans d’autres provinces qui ne connaissent pas le joug de L’Urb.
-Non, Vizimir, tu ne me feras pas le coup de l’anarchiste ! Comme si les lois fiscales de l’Urb avaient la moindre valeur pour moi ! Le problème, mon vieux, c’est toi. Tu lui as offert un rubis pour la séduire. Que croyais-tu ? Qu’elle partirait avec toi ?
-Que connais-tu aux femmes, rôdeur ? Tu veux qu’on parle de Lorraine ! répliqua son ami
Joshua fronça les sourcils, fusillant Vizimir de son regard noir. Celui-ci s’en amusa en crapotant quelques bouffées de fumée. Le rôdeur rétorqua :
-Je t’interdis de parler d’elle !
-Faut pas te vexer, monsieur, reprit rigolard Vizimir.
-Tu ne manques pas d’air, Vizimir, à détourner la conversation. Un rubis ! Et je ne connais pas les femmes ! Si ta prostituée a choisi cette vie-là, c’est qu’elle n’a pas une grande estime des hommes. Tu crois te grandir en la sauvant, mais ce sont des fantasmes, tu te fais plaisir, c’est tout.
-Tu n’en sais rien ! calqua Vizimir.
-Elle est où ? Partie voir une amie ? Rendre visite à sa mère ? Elle t’a joué un mauvais tour, ta diva. L’amour est exclusif mon vieux ! Après plusieurs aventures, l’innocence s’en va et l’Amour avec.
-C’est comme ça que tu supportes ton exil, Joshua, s’amusa Vizimir.
-T’es un con ! Mais je t’aime bien, Vizimir, conclut Joshua.
-Moi aussi, Joshua ! Bon faut trouver une solution maintenant, s’exclama Vizimir en débourrant sa pipe.
Joshua servit un peu de bière à son ami. Une solution, la bonne blague ! La fuite, c’était ça sa solution. Quel emmerdeur celui-là, mais c’est un ami et on s’en fout après tout, se dit-il à lui-même. Il n’y avait rien à faire dans cette auberge comme dans toute les auberges d’ailleurs ; seulement boire et observer le va-et-vient des clients. Ici des commerçants ergotant sur leurs affaires bonnes ou mauvaises, là-bas des soldats en permission comparant leurs exploits ; plus loin une maquerelle et ses filles. Tout un monde tournant sur lui-même, affichant fièrement ses paradoxes autant que ses renoncements. Il se trouvait une nouvelle fois bloqué sur un affluent du Grand Fleuve, au sud de l’Urb cette fois-ci. Deux jours, se dit Joshua, deux jours et nous serons des proies de la C.R.C.
Un homme, la cinquantaine, s’approcha d’eux et s’exclama :
-J’ai entendu parler de votre histoire, j’ai un contrat à vous proposer.
Vizimir le dévisagea et, lui désignant de la main une chaise, lui proposa de s’assoir près d’eux. L’homme s’exécuta et, prenant la cigarette que lui tendit Joshua, il commença :
-Je m’appelle Cédric Von Strauss et je souhaite avec une dizaine de familles me rendre dans ce que l’on appelle les terres sauvages. Nous avons des bateaux, des provisions, de l’argent ; il nous manque juste des éclaireurs. Vous êtes des bateleurs de GrandBois, des hommes de confiance, donc. Le paiement de votre dette aux codrons sera votre salaire. Ma proposition vous intéresse-t-elle ?
Ce fut Vizimir qui répondit le premier :
-Votre proposition nous enchante Von Strauss, considérez nos fusils à vos services.
-Bien, je vous attends dans une heure sur le ponton, dit l’homme en se levant.
Joshua regarda interlope son ami et, franchement indigné, il s’exclama :
-Comme ça…sans rien demander d’autre ; on va dans les terres barbares. Tu perds la tête !
Enfin, Joshua. Arrête de vouloir tout contrôler. C’est l’aventure, laisse-toi aller, laisse les évènements venir à toi. Peut-être que ce voyage te permettra de faire fléchir le Conseil, qui sait. Et puis, voilà, le problème des codrons est résolu.
-T’es impayable, mon vieux ! Les terres sauvages, ça ne me changera pas des Confins ! On s’enfonce dans le luxe.
Vizimir ralluma sa pipe et crapota quelque peu. Il affichait un sourire radieux.(…)