Ils se tenaient en rang serré, le soleil dans le dos, les baïonnettes dressées devant l’ennemi qui venait de prendre le plateau. Chacun vérifiant la présence de son camarade comme pour se rassurer que le moment venu aucun d’eux ne faiblirait, qu’ils chargeraient ensemble l’adversaire au son du clairon.
Aucun ne se connaissait vraiment, ils n’étaient que des mercenaires engagés par les princes-marchands du sud pour combattre un ennemi inconnu. Toutes les races, toutes les opinions étaient présentes parmi eux. Ils n’avaient rien en commun si ce n’est l’uniforme que leur employeur leur avait donné et l’étonnant drapeau aux armoiries des sept villes libres qu’ils arboraient à leur tête. Ils avaient longuement marché à travers les vastes plaines de la province de Borée, chantant les chants de leur nouveau régiment. Au bivouac, ils avaient échangé sur leurs coutumes, sur les lieux de leur enfance puis après de longues semaines de manœuvre et contre manœuvre, l’ennemi finalement s’était présenté à eux.
Ils ne savaient rien sur leur ennemi, sinon ce que leurs officiers en disaient. C’était des rebelles, des parias, rassemblés par le roi des Ault, un métèque du Radj qui se taillait, disait-on, un royaume dans des terres qui ne lui appartenaient pas. La raison de ce conflit n’avait pas d’importance d’ailleurs, ils étaient des mercenaires et seule la solde comptait à leurs yeux. Cependant, ce roi des Ault leur paraissait bien mystérieux et il n’est jamais plaisant de combattre un mirage, une légende. Alors, c’était pour cela, qu’en ce mois d’hiver, sur ce terrain gelé recouvert d’une fine pellicule de neige, ils se mirent ensemble à crier leur nom pour combattre celui qui n’en avait pas et que l’on présentait comme un roi
Les rebelles gravirent le plateau que le général des villes libres avait évacué dans une précipitation toute contrôlée. L’ennemi pensant à tort à une retraite désorganisée s’y était précipité, croyant ainsi remporter la victoire en contrôlant ce lieu stratégique. Seulement, c’était une ruse et les troupes du roi des Ault, une fois sur le plateau devinrent une cible idéale pour l’artillerie dissimulée en contrebas. Celle-ci ouvrit le feu et balaya les soldats rebelles. Le massacre dura vingt minutes puis on fit taire les canons. Les officiers passèrent devant la troupe alignée en contrebas du plateau, annonçant aux sergents l’imminence de l’assaut frontal. L’honneur de lancer la charge revint à un lieutenant d’à peine vingt ans aux cheveux bouclés, aux traits presque enfantins, qui brandit son sabre au clair. Alors, tous hurlèrent leur cri de guerre fameux, celui qui retentit encore à l’oreille des morts. La charge fut brève, une quinzaine de minutes à peine, puis ce fut les plaintes des mourants qui vinrent taire l’enthousiasme des vivants(…)