Cher ami,
Je t’ai menti. Je l’ai fait en pleine conscience, parce que j’avais besoin d’un homme tel que toi, d’un rôdeur de GrandBois. Nous pourrions en rester là, en bons amis ; tu trouveras d’ailleurs ton salaire dans la poche à munitions de ton fusil. Cela pourrait être le mot de fin, je pourrais te congédier comme un mercenaire ou un mauvais amant. Mais cela m’est impossible, pas après ce que nous avons vécu. Je te donne mes explications, tu les auras à défaut de mes excuses.
L’homme que tu as trouvé dans la cour, celui que l’on appelle le Maitre, était mon père. Enfin mon père…tu te doutes que je ne suis pas une jeune femme comme les autres…Bref, il était le seigneur de la baronnie de Sarr et gouvernait ses terres depuis la haute tour de l’île de Bourbon. Cela, il le reçut de son père, qui le reçut de son père avant lui. Seulement, il y a deux ans, les habitants de Sarr se sont révoltés contre ma famille et ontfait le siège de notre île. Mon père perdit sa femme, ses frères et ses cousins dans l’affrontement. Les habitants, nous pensant morts, abandonnèrent l’île et nous laissèrent à nos ruines, à nos regrets.
Cependant, notre père n’était pas le genre d’homme à laisser une pareille injustice impunie. Une fois le deuil passé, il s’enferma dans l’atelier de la tour pendant plus de deux mois. Il ne voulut recevoir personne, même pas ma sœur et moi, seule survivante du massacre, nous laissant seule avec notre peine. Un jour, un homme se présenta à notre porte. Notre père sortit de son atelier et y conduisit l’homme. Ils y enfermèrent quinze jours de plus et sortirent enfin avec ce que tu appelles un losange ; notre Harpie.
Mon père envoya, par l’intermédiaire du losange, un message aux habitants de la baronnie de Sarr. Ils devaient payer l’impôt en nature non pas à nous, mais à la Harpie, sinon, ils s’exposeraient à de terribles représailles. Ils refusèrent, tu t’en doutes, alors mon père lança la machine à l’attaque. Les habitants furent terrorisés et consentirent à nouveau à l’impôt. Seulement, mon père avait perdu sa femme et la blessure qu’il avait subi lors de l’assaut lui interdisait d’avoir une vie conjugale. Mon père voulait d’autres enfants, des fils, et cela le chagrina. Il créa alors l’obligation du don partagé. Au solstice d’été, une fille devait être offerte à la Harpie, à celui d’hiver, ce devait être un garçon. Te rappelles-tu de l’enfant dans le berceau, il s’agissait du don au losange, de notre nouveau petit frère.
Alors, tu te demandes pourquoi tout ceci, pourquoi la harpienous a–t-elle attaqués si elle était la création de notre père. Je n’ai pas de réponse à tout cela ; tout ce que je peux te dire, c’est qu’après avoir repoussé l’attaque des sectaires du Dos Carré, la harpie est devenue folle. Elle a tué notre père et elle a pris le contrôle de la tour, enfermant les enfants dans celle-ci. Ce fut comme si l’histoire de père était devenue réalité pour la machine et elle devint le maître de la tour. Tu devines donc la suite, rôdeur, mais je vais tout de même te la décrire.
Constatant ce que je viens d’évoquer, je partis à la recherche de chasseurs capables de détruire le losange. Je ne trouvai personne, tu t’en doutes, même parmi ceux qui croient à l’existence de telles machines. Aucun ne souhaitait risquer sa vie dans un combat impossible quel que soit le prix que je donnai. J’étais désespéré et j’entendis parler de toi, mon Joshua, de ton exil de GrandBois, de ta quête si charmante. Je soudoyai alors le garde de la prison pour qu’il me jette dans ta cellule et je sortis le grand jeu, celui qui touche le cœur des hommes vertueux, celui de la demoiselle en détresse dans lequel tu tombas. Je te vendis mon histoire et tu me prêtas main forte, je pensais alors gagner la partie.
Seulement, l’imprévu arriva et je fus enlevé par ces bouseux et conduite au dôme des noces. Je dois t’avouer que je me suis crue perdue, condamnée à servir d’esclave reproductrice dans leur pouponnière géante. J’ai…j’espérais…puis tu es venu me sauver pour de vrai cette fois-ci. Ce fut une explosion dans mon cœur et je me jetai sur toi. La suite, elle est à nous, je la garde précieusement dans un coin de mon cœur. Tu es un homme bon, Joshua. Tu es courageux, inflexible sur tes principes. Lorraine connait-elle sa chance ? Nous aurons un jour une discussion, elle et moi.
Bref, tu fis preuve de bravoure en attaquant la Harpie que mes sœurs et moi, achevâmes.
Voilà, tu sais tout, mon tendre ami. Ne t’inquiète pas, nous nous reverrons et tu pourras me dire alors tout ce que tu penses de moi.
Ta tendre amie,
Baronne Magalie D’Estrée.