1.11 La jeune femme aux yeux d’argent

Qu’il est difficile…qu’il est difficile de demander de l’aide, d’admettre que tout seul, on arrivera à rien, que l’on est perdu dans l’océan du monde et que l’on boit la tasse, que l’on se noie… Joshua, écrasé de solitude, s’était résigné à demander de l’aide à la seule personne qui pouvait l’aider. Ainsi, il mit de côté son honneur, sa fierté et envoya une lettre à Magalie d’Estée, persuadé qu’elle pourrait le secourir.

Il lui rappela leur combat commun, comment il lui avait rendu service et la manière peu honorable dont elle l’avait récompensé. Il lui fit sentir qu’elle lui devait quelque chose et que ce n’était pas une supplique de lui demander la pareille. Seulement, les tournures et le vocabulaire choisi se révélèrent insuffisants à masquer la détresse du rôdeur. Son agressivité, ses revendications, ses sous-entendus plaintifs le trahissaient plus qu’autre chose. Derrière ses réclamations, il n’y avait que la complainte d’un homme désespéré, ne sachant plus où chercher celle qui gouvernait son cœur autant que son esprit, Lorraine.

Une semaine plus tard, il reçut une réponse. Magalie lui donnait rendez-vous dans la ville de Lyre, l’une des sept cités de la Confédération des marchands Unis. Elle se trouvait face au Grand Océan, au nord de l’Isolat de Sol, trônant sur un plateau rocheux qui dominait les vastes prairies d’Alba. C’était une cité aristocratique dédiée aux neuf arts majeurs de l’humanité, rivale culturelle des capitales du monde. Joshua franchit l’une des douze portes de ces murailles blanches et ne put s’empêcher de se découvrir lorsque son regard se posa sur les premiers monuments. Huit siècles de raffinement se dévoilèrent à ses yeux, emportant les préjugés de sa race. Il ne se peut qu’autant de beauté accouche d’une cage maudite comme le sont les villes pour les nomades, se dit-il ébloui. Il marcha un moment le long des rues pavées avant d’atteindre le lieu de rendez-vous, un café de la place des arts.

Attendre…la femme se fait toujours attendre ; Dieu l’a donné à l’homme pour lui apprendre la patience et la persévérance. Joshua jouissait des dons de dieu en patientant tranquillement à la terrasse du café. Magalie arriva, aérienne, et l’embrassa sur la joue comme s’ils étaient des étudiants en doctorat. Elle s’alluma une fine cigarette et le dévisagea d’un air pénétré, s’exclamant comme une diva :

-Tu as l’air fatigué Joshua. 

-Y a de quoi, cingla-t-il.

-Moi aussi ça me fait plaisir de te voir, rôdeur, répliqua-t-elle.

Mhm

Elle crapota un peu, souriant comme si elle savourait quelque chose. Joshua, le regard perçant, s’exclama :

-Tu sais où elle se trouve ?

-Non mais je connais le moyen de la retrouver, répliqua-t-elle un léger sourire en coin.

Cela eut un certain effet et cela le surprit. Son cœur s’emballa, son visage s’ouvrit et une touche d’espoir ressortit de ses yeux bleus. Le visage de Lorraine explosa dans son esprit et il oublia tous ces doutes et ces rancunes. Magalie vit son enthousiasme et elle continua :

-Il existe une solution ; as-tu entendu parler de l’oracle ?

-Non, cela ne me dit rien. 

-Et bien, l’oracle est une femme qui répond aux questions qu’on lui pose à l’aide d’une pierre de vie.  

-Tu te fous de moi ! claqua Joshua.

-Non, je suis très sérieuse. L’oracle est une activité très courue ici ; seuls de rares privilégiés peuvent avoir accès à ses services. La cité de Lyre est une ville racée où l’étiquette est importante. La haute société est extrêmement cultivée et raffinée ; la rencontre avec l’oracle y est vue comme un aboutissement intellectuel et mondain. Ce n’est pas rien, Joshua ! s’exclama Magalie.

-Alors, elle va trouver Lorraine en regardant sa boule de cristal, répliqua-t-il d’un air mi cynique mi- désespéré.

-C’est à peu près cela, répondit-elle sûre d’elle.

-Ça me semble un peu léger comme solution, continua-t-il.

Magalie marqua un temps d’arrêt. Elle fixa Joshua, écrasant sa cigarette sur le cendrier et s’exclama fermement :

-Ecoute, Joshua, tu m’as demandé de l’aide pour retrouver Lorraine et je te donne un moyen d’y parvenir. L’oracle est une réalité qui te dérange peut-être, mais qui existe parce que la haute société de Lyre l’a validée. Qui es-tu batelier pour remettre en cause une chose si parfaitement établie ? N’as –tu pas vu des choses incroyables lors de tes pérégrinations dans le vaste monde ? Où es-tu seulement blasé parce que ton destin s’annonce plus difficile que prévu !

-Peut-être, soupira-t-il.

-Oh non, pas de peut-être, pas de résignation avec moi, Joshua. Je sais qui tu es et ce dont tu es capable. Alors, je te le dis : l’oracle de Lyre est une réalité et elle te permettra de localiser Lorraine.

Joshua dévisagea Magalie. Elle semblait sincère…enfin si ce sentiment pouvait avoir une quelconque réalité chez d’elle. Il réfléchit rapidement, décomposant l’ensemble des possibilités qui s’offraient à lui. Cela fut rapide étant donné qu’il n’en avait aucune. Il fronça alors les sourcils et s’exclama :

-Admettons. Que dois-je faire ?

-Et bien te changer pour commencer ! Rencontrer l’oracle est un privilège réservé aux membres de la haute société. Et tu as de la chance, car j’ai mes entrées dans le gotha ; je suis baronne si tu te rappelles. Bref, je te présenterais comme un ami proche et ensemble nous gagnerons la confiance de l’élite. 

-Il faut être adoubé par l’aristocratie de Lyre pour pouvoir rencontrer l’oracle ? demanda Joshua. 

-En fait, il faut être en vue et construire une réputation. Ce n’est pas nous qui rencontrons l’oracle, mais l’oracle qui nous rencontre. Peu de personnes ont accès à ses faveurs ; c’est elle qui choisit.

-Bien. Mais toi, qu’est-ce que tu y gagnes, Magalie ?

-Je ne pensais pas que tu me considérais comme cela, dit-elle en prenant un air offusqué. 

Joshua fronça les sourcils, elle continua :

-Bon, d’accord, j’avoue. Lorsque tu rencontreras l’oracle, tu lui prendras la pierre de vie et tu me la donneras.

-Comme ça, en toute simplicité ? répliqua Joshua, surpris de la fraicheur de Magalie.

-Oui, nous en reparlerons le moment venu. Allons visiter la ville maintenant ! conclut-elle.

La ville s’ouvrit à lui avec ses excès et ses trésors cachés. Placettes, larges avenues et rues plus intimes ; tout lui fut dévoilé par une Magalie ravie de la promenade. Elle se lova autour de son bras, jouant à l’amoureuse transie ; il ne sut pas si c’était pour les besoins de la cause ou l’expression de sentiments plus sincères. Au bout d’un moment, ils arrivèrent devant une arche qui donnait sur une série de magasins en enfilade. Ceux-ci semblaient hors d’âge, un peu daté ; Magalie emmena Joshua dans l’un d’eux, il ne l’avait jamais vue si heureuse.

Un vieil homme vêtu comme au siècle dernier le dévisagea comme s’il était porteur du choléra. Il claqua des mains et une jeune femme arriva.

-Veuillez conduire monsieur aux bains, qu’il se désinfecte et préparer un assortiment de nos plus beaux modèles. 

Joshua leva les yeux au ciel, Magalie éclata de rire(…)

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