-Je n’aurais jamais cru ça !
-Cru quoi, rôdeur ? De te retrouver embarqué sur un navire de pêche ou de te trouver si loin de chez toi ?
-Les deux, Rémi, les deux… cela me semble surréaliste ! Il n’y a pas longtemps, je me prélassais dans une station thermale chic d’Eltanin et me voilà maintenant sur un chalutier en haute mer !
-Les dettes, mon vieux, toujours le même problème. On t’a retrouvé pourrissant aux abords du Grand Fleuve, maudissant tout le monde ! Alors, en bon batelier, je t’ai pris avec moi. Nous avons fait des affaires ensemble à l’Urb, puis Cardinal. Et puis nous voilà ici, au beau milieu de l’océan, suant durant une splendide campagne de pêche.
-Trois mois, ta campagne, trois mois à draguer l’océan ! répliqua Joshua en remontant les filets.
-Oui et des profits maximum ! Nous ne sommes qu’une dizaine sur ce bateau et la pêche dans les eaux gelées du sud est mirifique. Du poisson de choix, le plus cher et le plus raffiné en quantité illimitée ! Nous allons être riches et tu pourras t’acheter le meilleur équipement du monde pour poursuivre ta quête.
-Ne te moque pas ! rugit Joshua.
-Je ne me moque pas ; tout le monde à GrandBois est profondément impressionné par ton geste. Demander la révision de la décision du Conseil, c’est très impressionnant. Les filles de notre nation te tressent des lauriers, tu es devenu le modèle masculin par excellence. Seulement, toutes ces princesses exigent désormais que nous les aimions avec le même dévouement…c’est un peu gênant !
-C’est pour cela que je ne vois personne à ton bras, alors, répliqua Joshua.
-A mon bras, il y a la même chose qu’au tien, un filet en l’espèce. Aide-moi à le remonter au lieu de me rappeler mon célibat, claqua Rémi.
La houle légère rendait difficile l’entreprise et il leur fallut de longues minutes pour enfin faire basculer le fruit de leurs efforts sur le ponton du bateau. Rémi ne mentait pas ; du poisson en quantité gisait sur le sol. D’autres marins vinrent et classèrent les poissons par taille et espèce. Joshua et Rémi en profitèrent pour souffler et fixèrent leurs yeux sur les nuances infinies de gris de l’océan. Rémi offrit une bouteille d’eau de vie à Joshua. Celui-ci en prit quelques gorgées et s’exclama :
-Qu’il fait froid ici ! Il n’y a que du vent : je croyais que l’on était en été.
-On est en été et heureusement ! En hiver, la navigation est impossible. Le blizzard souffle, les glaces de la banquise mordent la coque de nos bateaux…non, c’est trop dangereux. L’hiver, on reste au port et on dépense l’agent amassé durant la saison, répliqua rigolard Rémi.
-Ouais, je ne sais pas comment tu fais. C’est atroce ici ; il fait froid et humide, le soleil est toujours trop loin, affirma Joshua en reprenant une lampée de gnôle.
-Être en mer, c’est être libre ; voilà une chose qui compte, Joshua. Tu parcours le monde à la recherche de Lorraine, mais n’as-tu pas l’impression de courir après son joug. Que vaut l’amour face à la liberté ! Les femmes nous emprisonnent par leurs caresses, faisant de nous leurs débiteurs. Mon maitre se nomme Eole et ma maîtresse Borée, le reste m’indiffère mon vieux, conclut Rémi, en reprenant la gnôle.
Joshua haussa les épaules, que chacun récolte le fruit de ses sentiments, se dit-il en suivant Rémi vers la cabine de pilotage. Il y avait une carte immense, reproduisant les terres du monde. Joshua la contempla attentivement et s’exclama :
-Il y a un truc qui me chiffonne. Il y a deux fois plus de méridiens que de parallèles. Le nombre de méridiens est égal au double de parallèles !
-Oui, mystère mon vieux ! Je me suis toujours posé la question et je n’ai jamais réussi à avoir une réponse satisfaisante. Tout ce que je peux te dire, c’est que nous allons en direction de l’archipel de Clairemore, quarantième degré sud. Ce sont des îles battues par les vents et dernier lieux de vie avant la banquise et son mur de glace.
-On va vendre la production là-bas ? répliqua Joshua.
-Au non, elle ne nous rapporterait rien. On va faire le plein de carburant et attendre une ouverture pour retourner sur le continent. Nous sommes à deux heures de la rade, l’océan est calme, ça va le faire, répliqua Rémi.
-Si tu le dis.
-Bien sûr, je…
Un bruit énorme résonna comme si la coque du navire avait percuté un rocher. Les deux compagnons jetèrent leur regard à bâbord d’où provenait le bruit. Ils aperçurent un tentacule, puis un deuxième léchant le ponton. Ils courent chercher leurs armes entreposées dans l’armoire forte de la cabine et lorsqu’ils revinrent, un horrible calamar géant leur faisant face. Joshua, le plus rapide, fit feu, touchant la tête du monstre. Cela ne le blessa pas mais l’énerva davantage et de son sombre bec, il arracha la tête d’un membre d’équipage. Ce fut alors Rémi, saisissant une longue lance qui chargea le kraken et enfonça son arme dans le haut de sa tête, la brisant sous l’effet du choc. La bête blessée, se replia alors plein ouest, laissant les survivants constater les dégâts. Ils étaient importants, la coque avant étant gravement endommagée et le bateau tanguait dangereusement à bâbord. Joshua et Rémi comptaient parmi les survivants de l’affrontement. Ils se dévisagèrent silencieusement comme surpris à la fois d’avoir rencontré un tel monstre et d’y avoir survécu. Ils pouvaient l’être car personne n’avait jusqu’alors échappé à une attaque de kraken
-Le bateau est foutu ! On arrivera peut-être à bon port mais, je suis ruiné. Il faudra le réparer et cela coûtera très cher ; on est maudits ! s’énerva Rémi.
-On est vivants, répliqua Joshua.
-Vivants et pauvres, à quoi cela sert-il, répliqua amer Rémi.
-A espérer, conclut Joshua.
-…espérer…pff !
Rémi eut la plus grande difficulté à maintenir le cap de son navire blessé. Le courant, fort à cette heure de la journée, déportait le navire vers le sud. Cependant, par d’habiles manœuvres, il réussit à louvoyer vers la rade. Joshua, l’œil rivé vers l’horizon, aperçut une légère forme mauve glissant parmi les flots et s’exclama :
-Regarde, voici le kraken blessé qui remonte à notre droite ! Il a du mal à se mouvoir, comme si le courant le portait.
Rémi, tourna la tête et s’exclama réjouit :
-Voilà notre salut, Il nous faut suivre cette maudite bête ! Joshua, je ne peux quitter le gouvernail ; observe bien où il se dirige, car il va s’y échouer et cela sera notre preuve.
Joshua s’exécuta, et suivit du regard la bête qui s’enfonça dans le sud de l’archipel. Le navire accosta péniblement dans le port, puis, après les tracasseries administratives habituelles, les deux compagnons se retrouvèrent au bar, devisant autour d’une bière.
-Bon écoute, il faut trouver ce Kraken, c’est notre seule chance, lança Rémi.
–Ca réparera plus vite le navire ! ricana Joshua.
-Ecoute, il est blessé et il s’est dirigé au sud de l’archipel. Comment tu veux que j’explique mes dégâts à la compagnie d’assurances ; il me faut une preuve. Sa carcasse en sera une !
-Allons, ne me parle pas d’argent et de comptabilité. Moi, je fais les choses à l’instinct. Parles moi d’aventures, de trésors, de femmes mais ne me parle pas d’assurance, reprit Joshua.
-Ah, je te retrouve bien là, Joshua. Allons-y avec cette idée en tête, mon ami. Mais pour cela, il me faut de l’équipement et je sais où en trouver(…)