On ne meurt pas si facilement.
Voilà toute la sagesse du monde résumée en une seule supplique, désespérément simple et profondément futile. C’est tout ce que Joshua trouvait à dire au ciel azur que son infortune l’obligeait à contempler. Un ciel bleu, intensément bleu, comme les yeux de celle à qui sa vie était liée. On était au début de l’après-midi et le soleil mordait sa peau blanche. Il se préparait à mourir depuis trois heures déjà, mais rien ne venait.
On ne meurt pas si facilement.
Deux planches de bois flottantes et lui attaché en croix sur elles, voguant à travers la mer, condamné à mort par l’équipage du navire qu’il commandait. Enfin qu’il commandait, il ne commandait pas réellement, on lui avait remis les rênes de cette partie de pêche, de cette partie de chasse plutôt, de cette traque à la sirène, de ce monstre mythique des marins aux longs cours. Ils étaient douze, fort comme lui, rêvant de cette prise qui scellerait leur gloire. Les rêves reviennent, leur avait-on dit, le monde s’enchante à nouveau, criait-on dans les tavernes. Elles ont été aperçues à cinquante milles au large des îles du Prat, cela sera facile avec un homme comme toi ! Un banc de sirènes ; imagine, chacun aura la sienne ! Il s’était laissé convaincre et avait pris la mer. Seulement, le voilà, quelques heures plus tard, les bras tendus, le souffle court, calant les battements de son cœur sur le clapotis de l’eau.
On ne meurt pas si facilement.
Il aurait dû leur dire qu’on ne peut affronter ces monstres, qu’ils sont faits pour rester des songes, des contes pour enfants et que s’il s’était fait rôdeur, c’était suite à une désillusion et non par instinct de chasseur. Malheureusement, la prudence ne porte pas au cœur des jeunes hommes impétueux, seule la gloire les attire. Il les contemplait s’invectiver entre eux, comparant leur exploit futur, s’offrant par avance récompenses et cicatrices. Ils étaient la sève des arbres verts, les premiers fruits du printemps, l’élan du monde. Joshua était comme eux ; il l’était avant qu’il se fasse rôdeur, avant que sa joie s’évanouisse.
On ne meurt pas si facilement.
Le silence, un long silence les accueillit enveloppant, tel un brouillard mystique, l’ensemble de leurs sens. Le mystère les happa, les poussant vers son antre, au-devant d’un rocher massif, où comme dans les contes, lascive et abandonnée, l’une d’elles les attendait. Ils la découvrirent, splendide et métallique, les doigts frôlant une harpe en nacre blanche. Elle chanta alors, glissant sa grâce sur les cordes d’or, enveloppant d’une mélopée du fond des âges ses courageux prétendants. L’esprit des hommes se cabra, ouvrant à leurs sens une multitude d’arrières mondes. Il y eut un vertige, une plongée dans l’abime, puis une rencontre avec un autre, avec une ombre. Ce fut la Bête alors, l’origine du Mal, qu’ils découvrirent. L’ombre les posséda, synthétisant leurs peurs et les conduisant au carnage. Ils se saisirent alors les uns les autres, brisant les os, mutilant et saignant. Puis le chant fini, la bête quitta leur esprit et les abandonna à la cruauté de leur acte. La moitié de leurs compagnons étaient mort, tué de la plus horrible façon, certains étaient en partie dévoré. Seulement, aucun crime ne reste impuni, surtout les plus atroces ; on désigna celui qui avait failli à sa promesse, celui qui à la vue de la sirène s’était enfermé dans la cabine. On dénonça Joshua qui devait leur apporter la fortune et qui ne les avait conduits qu’au cannibalisme. Les survivants l’attachèrent à deux planches et lui crachèrent la sentence :
On ne meurt pas si facilement.
Cela le faisait rire maintenant d’y repenser et il faillit chavirer la tête dans l’eau. Il repensa au jour fatidique où il vit la main de son aimée lui échapper, à la promesse qu’il lui fit, à l’exil, au temps perdu. Je vais mourir ici, mais tu ne le sauras pas, Lorraine, s’exclama-t-il, malheureux. Il sentit la planche qui soutenait son bras droit s’enfoncer peu à peu dans l’eau. Je n’en ai plus pour longtemps, le bois s’imbibe d’eau et ne flottera plus, m’entraînant avec lui, conclut-il. Il pensa à nouveau à elle et vit son sourire. Je ne regrette rien, lança-t-il au soleil rasant. Il se crut mourir alors, il pensa y être enfin même, mais un vrombissement, puis une armée de bras le sortirent de sa croix pour le hisser sur un canot. On ne meurt pas si facilement, dit-il à ses sauveurs, on ne meurt pas si facilement ! (…)