1.2 Le baron

-Pourquoi êtes-vous là, rôdeur ; ici avec moi dans le grand salon de mon château ? Croyez-vous que c’est votre place d’être à la table d’un noble, au coin de son âtre. N’avez-vous pas une quête, des terres à parcourir, le monde à découvrir ! Vous avez fait une promesse à quelqu’un, croyez-vous que vous êtes en train de la tenir en restant ici, auprès de moi !
-Si je suis là Baron, c’est que vous retenez ma cargaison. Vous avez baissé les herses des arcanes du pont de votre château. Nul ne peut franchir les portes de la rivière que contrôle votre forteresse ; le commerce est impossible comme la navigation.
-Vous êtes un rôdeur, pas un marchand. Que vous importe le commerce ! Non, vous êtes là pour autre chose, rôdeur. Vous êtes chez moi, dans ma forteresse pour autre chose ; vous êtes là pour ceux d’en bas qui geignent, qui se lamentent et qui pleurnichent.
-Je suis neutre dans vos histoires, Baron. Je suis là pour jouer aux échecs, car il n’y a rien d’autre à faire dans votre manoir. Je joue avec vous, car personne ne le veut plus, Baron ; tout le monde vous déteste, ici. Cela fait une heure que nous déplaçons nos pions sur l’échiquier et vous êtes en train de perdre Baron ; voilà pourquoi vous vous égarez dans de vaines menaces.
Le baron se leva de la table, cherchant près de la cheminée un pichet de vin. Il versa son contenu dans un gobelet, le but d’un trait, en renversant une partie sur son épaisse barbe blanche. C’était un homme rustre, bourru, le teint rougeâtre, portant un énorme coutelas édenté à sa ceinture accompagné d’une longue cartouchière et d’un pistolet de gros calibre à un coup. Il était impressionnant, un vrai colosse avec de grosses mains à baffes et une peau au cuir tanné, bardée de cicatrices. On imaginait facilement à sa carrure, les nombreux combats qui parsemaient sa vie, une vie dure et cruelle ; une vie d’homme de pouvoir au cœur des Confins. Le Baron marcha en direction de la fenêtre, faisant craquer ses lourdes bottes sur le parquet grinçant, posant chaque pas comme si celui-ci exprimait une part fondamentale de sa virilité. Il ouvrit la fenêtre et la pluie battante s’engouffra dans la salle immense. Il grogna, claquant de rage la vitre contre le mur lézardé, laissant le vent cracher un peu plus de sa fureur dans cette salle nue. L’homme projeta son regard vers le paysage battu par la tempête, il contempla les collines lointaines, le fleuve dont son château contrôlait l’entrée puis le village en contrebas, écrasé par l’ombre de sa forteresse. Le baron se tourna vers Joshua, fixant de son regard noir le rôdeur et, d’une mâchoire puissante, il s’exclama :
-Ils ne payent pas leur taxe ! Ils ne veulent pas payer ce qu’ils me doivent, ces chiens ! T-ont-ils dit cela, ceux qui braient en bas. Qui les a sauvés des bandits, des pirates des compagnies libres qui pillaient la province après la chute de la république ! Qui a versé son sang, qui a crevé son âme pour sauver la leur ! Qui ? Eh bien, c’est moi, c’est moi qui les ai sauvés ! Ils me doivent l’impôt et je n’ouvrirais pas les herses. Je ne suis pas un homme à m’en laisser compter, rôdeur !
-Vous êtes un homme dur, Baron, je ne dis pas le contraire, mais mon fou vient de prendre votre tour ; vous êtes en train de perdre, Baron !
-Je pourrais vous crucifier sur la porte de mon donjon, rôdeur, pour ce que vous venez de dire, lança le baron en se rasseyant.
La chaise grinça dans un sifflement strident, le baron bougea son cavalier et oblige Joshua à retirer son fou. Il sourit, exhibant ses dents jaunies par le tabac et dans un rugissement doublé de gargarisme, il s’exclama :
-Voilà, la situation est revenue à la normale ; j’ai repoussé votre attaque. Vous êtes malin, rôdeur, malin, mais pressé ! Moi, j’ai le calme des vieilles troupes, j’ai connu beaucoup de batailles ; j’ai tout mon temps.
-Nul besoin d’avoir arpenté les champs de bataille pour composer une stratégie efficace, Baron. La vôtre ne mène nulle part, levez la herse, Baron, que le commerce puisse reprendre et que tout se termine sans effusion de sang.
-Le commerce…le commerce. Vous parlez de cela comme si c’était une chose essentielle à la vie. Vous êtes un exilé de GrandBois, rôdeur. Je connais votre patrie, je sais comment vous séduisez vos femmes, l’épreuve du rocher ; le mépris que vous portez à l’argent. Votre amour de la poésie, votre romantisme, si touchant, si naïf vous vaccine de la relation comptable des commerçants. Compter, recompter ; voilà la vie des marchands ! Vous n’êtes pas de ce bois-là, rôdeur, vous êtes spontané, vous êtes un sentimental !
Le rôdeur s’alluma une cigarette et fixa son adversaire. Il semblait calme, parfaitement calme derrière ses coups de sang. Il jouait un jeu, un jeu fou qui était sa vie. Il surenchérissait même, rendant l’apparence au-delà de toute réalité. Joshua était bluffé devant tant d’assurance, de fierté ; on ne peut leur enlever cela aux hommes des Confins, ils ne reculent devant aucun artifice pour impressionner leur invité.
Cela faisait des jours qu’il pleuvait, comme toujours, dans les Confins. L’eau ruisselait à travers les murs de pierre du salon, accentuant la misère de cette forteresse en demi-ruine. Il y avait peu de décorations, seulement des armes brisées et un grand drapeau d’un régiment de hussards. Il y avait des armoires renversées et des livres étalés un peu partout. Difficile de dire si cela était le résultat d’une colère récente ou le mépris cristallisé et figé pour la culture classique. Il y avait d’autres choses aussi, des choses lugubres qui ne naissaient pas que dans les Confins
-La situation n’a rien à voir avec moi, Baron. Ce n’est pas pour une histoire de taxe que vous bloquez la circulation sur la rivière, c’est pour toute autre chose ! répliqua Joshua en déplaçant son fou.
Le baron se figea, fronçant ses sourcils comme le font les vieux médecins devant les demandes improbables de leurs patients. Il saisit sa poche de tabac et bourra une pipe faite en os de baleine. Il crapota un peu pour raviver la braise puis cracha un long nuage de fumée qui se perdit dans l’immense pièce. Il pianota ses gros doigts graisseux contre la table de bois et sacrifia un pion pour sauver sa reine du fou de Joshua :
-C’est vrai, rôdeur, je me fous qu’ils ne payent pas leur taxe. Quand j’ai besoin d’argent comme d’une femme, je viens le prendre, je ne réclame jamais. Vous m’avez bien cerné, rôdeur. Je ne suis pas un comptable, je ne tiens pas de registres.
-Mon cheval sur votre fou, Baron, répondit Joshua.
-Et bien, prenez jeune homme, prenez mon fou, pendant que je prends votre tour. Il faut savoir sacrifier quelque chose pour espérer la victoire finale. Vous auriez dû me voir à la bataille de Breda sur le mont de Hors ; j’étais magnifique à la tête de mes hommes !
Le pendule sonna, une heure était passée déjà, une heure que ce face à face avait commencé. Le rôdeur saisit un bol dans lequel se trouvaient des morceaux de fromage, il en saisit un, gratta la croûte. Le baron sourit en voyant son adversaire s’échiner sur ces vieux fromages. Il se leva, saisit un jambon, en coupa quelques tranches et lui donna une assiette.
-Qu’on ne dise pas que je ne soigne pas mes invités, rôdeur.
Joshua tourna furtivement la tête, puis, un brin gêné, il répliqua sèchement :
-Vos œuvres parlent pour vous, Baron. Je suis honoré d’être ainsi accueilli dans votre forteresse. Cependant, une question demeure : pourquoi ne hissez-vous pas la herse, Baron ?
-Parce qu’ils me manquent de respect ! (…)

                                             ****

search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close